Avicenne XXI siècle

« Ni Dieu... Ni Gène ! »

Philobiosophie 14 Feb 2012

Pour Pierre Sonigo, directeur du Laboratoire de génétique des virus de l’Institut Cochin de génétique moléculaire (ICGM), et Jean-Jacques Kupiec, chercheur dans la même entité, ce début 2000 est particulièrement chargé. Les deux complices mettent la dernière main au manuscrit d’un livre à paraître cet automne aux éditions du Seuil, et lancent un nouveau programme de recherche sur la différenciation cellulaire.

Rien que de très banal, en apparence, pour des chercheurs dont la curiosité et l’enthousiasme n’ont pas subi l’érosion du temps. Pourtant, avec ce livre et ce nouveau chantier scientifique, Pierre Sonigo et Jean-Jacques Kupiec s’attaquent de front au dogme central de la génétique, qui veut que l’information contenue dans nos gènes explique le développement de notre organisme, ses caractéristiques, ses maladies. « Depuis les années 60, la génétique repose sur l’idée qu’il y a, niché dans le noyau cellulaire, un programme déterministe, explique Jean-Jacques Kupiec. En réalité, il n’y en a pas. Les cellules ont un comportement local et sont gouvernées par leur intérêt propre. La différenciation cellulaire est un mécanisme d’adaptation de la cellule à son environnement, elle a une dimension aléatoire. » Pierre Sonigo résume et simplifie ainsi : « Les gènes sont un constituant important de la biologie. Mais pas plus important qu’un autre. Ils ne sont que des marqueurs, et l’explication des processus reste à donner. »

Depuis près de vingt ans, Jean-Jacques Kupiec a multiplié les écrits pour critiquer le déterminisme des généticiens. Cette opiniâtreté a séduit, puis convaincu Pierre Sonigo, spécialiste reconnu de la génétique des virus, qui a déjà séquencé une douzaine de génomes viraux, à commencer par celui du sida. « La séquence du VIH ne comporte que 10 000 bases (à comparer aux 3 milliards de bases du génome humain) et 12 gènes. Nous l’avons publié en 1985. Cela ne nous a toujours pas permis de vaincre cette maladie, ni même de comprendre totalement le comportement du virus. »

Vu comme cela, le séquençage des génomes se résume à un formidable tour de force technologique. Mais la théorie du programme génétique ne peut prétendre fournir une explication qu’elle repousse sans la donner. En effet, comment concevoir cette harmonie préexistante du programme génétique sans recourir à la métaphysique. Jean-Jacques Kupiec, qui s’est intéressé à l’histoire des sciences, remarque que la physique moderne n’a été possible qu’après l’abandon d’une vision classée et hiérarchisée de la nature héritée de la philosophie d’Aristote. Ce que n’a, à son avis, pas fait la biologie en restant prisonnière des notions d’espèce et, plus proche de nous, du caractère essentiel que constituerait le génotype (ensemble des gènes) d’un individu.

Il faut sortir de ce carcan déterministe pour formuler une vision dynamique de l’évolution : c’est ce que Pierre Sonigo et Jean-Jacques Kupiec comptent bien affirmer dans leur livre et confirmer avec leur nouveau programme de recherche. Selon eux, la spécificité est un concept central en biologie. Tout comme chaque individu, chaque cellule est unique. Jusqu’à présent, pour des raisons techniques, l’expression des gènes n’a été recherchée que sur des quantités importantes de cellules, « ce qui a pour effet de visualiser la moyenne et de mettre de côté la variance », explique Jean-Jacques Kupiec.

Aujourd’hui, il devient envisageable de recueillir l’information génétique au niveau d’une seule cellule. Ce qui, selon nos chercheurs, va nous donner une toute autre perspective. Leur conviction est que la variabilité des caractéristiques de chaque cellule, son histoire, ne peuvent être expliquées que par des mécanismes de sélection qui laissent une place au hasard.

L’organisme est un « écosystème »

En réalité, nos cellules ne travaillent pas pour nous en obéissant à une « police génétique » qui lui dirait ce qui est bien pour l’organisme auquel elles appartiennent et lui interdirait les comportements déviants. Elles n’ont que leur propre intérêt, leur propre survie en vue, ce qui les conduit à s’associer, se différencier pour former des organes, un être vivant. À l’organisme constitué par la mécanique d’un code génétique niché au cœur du noyau cellulaire, Pierre Sonigo oppose l’image du corps écosystème, résultat d’équilibres instables, mouvants et imprévisibles. Dans ce modèle darwinien, probabiliste - les cellules se différencient, évoluent, non pour obéir à un ordre écrit dans les gènes, mais pour réagir aux événements moléculaires qui les affectent.

Pour le spécialiste du sida qu’est Pierre Sonigo, cette approche peut renouveler concrètement les recherches médicales. Ainsi, la coexistence armée du VIH et du système immunitaire pourrait s’expliquer par l’établissement d’un équilibre proie-prédateur qui ferait leur affaire mais pas celle du patient. De même, en cancérologie, toutes les recherches autour de l’angiogénèse cherchent à rompre l’équilibre néfaste qui s’établit entre la tumeur et son environnement. Pierre Sonigo note aussi que le succès de l’équipe d’Alain Fischer (hôpital Necker) dans la thérapie génique pour les enfants bulles a été obtenu par le biais d’un processus sélectif. Les chercheurs ont injecté à des cellules des jeunes patients un vecteur porteur du gène déficient impliqué dans l’immunité. C’est parce qu’elles disposaient d’un avantage sélectif que ces cellules « réparées » ont « colonisé » l’organisme des enfants malades, apportant la guérison.

Au moment où la science spectacle nous annonce tous les jours, ou presque, la découverte d’un nouveau gène « expliquant » une maladie, cette critique du dogme de la génétique nous enseigne qu’il n’y a pas de « mystère » du vivant à découvrir, mais seulement du hasard. « La génétique est le dernier refuge de l’anthropocentrisme », cette conception qui fait de l’homme le centre du monde, assène Pierre Sonigo. Avec Jean-Jacques Kupiec, il revendique son matérialisme par cette formule lapidaire : « Ni Dieu, ni gène ».